Le rose comme point d’équilibre
Chez Tess Dumon, la couleur est un terrain d’exploration.
J’ai découvert son travail il y a plusieurs années, à travers ses dessins, puis ses sculptures. Mais c’est l’année dernière, à Art Paris, que quelque chose s’est réellement imposé. Devant Arizona Dream, je suis restée saisie. La délicatesse du trait contrastait avec des couleurs franches, totalement inattendues. Sous la verrière du Grand Palais, la lumière venait frapper la toile en révélait toute la profondeur.
C’est à ce moment-là que j’ai compris que Tess avait une approche de la couleur toute particulière.
Formée à Londres entre Central Saint Martins et le Royal College of Art, elle expose à Paris, Genève, Shanghai, Miami et dans des foires internationales comme le PAD. Son univers, entre peinture, sculpture et installation, est immédiatement reconnaissable : des bleus profonds, des ciels habités. Et souvent un enfant aux proportions légèrement déplacées, comme si l’échelle du monde demandait encore à être ajustée.
Mais cette fois, ce n’est pas le bleu qui m’a donné envie de lui parler.
C’est le rose.

Comment appréhendes-tu le rose ?

Alice : Je sais que le rose n’est pas vraiment ta couleur, c’est plutôt le bleu, même des verts un peu jaunes… mais finalement il y en a quand même beaucoup dans tes peintures, par petites touches. Comment est-ce que tu appréhendes le rose ?
Tess : Au début, les seules touches de rose que j’avais dans mes peintures étaient le rose de la peau, plutôt chair de mon personnage. Et puis, avec le temps, j’ai commencé à introduire davantage de couleurs. J’ai découvert l’alizarine cramoisie, qui est une sorte de rouge carmin, et en la mélangeant avec du bleu de Prusse ou du blanc, ça ouvre toute une palette. Ça peut aller du violet au vieux rose, et avec du blanc et du jaune, ça donne presque les premières lueurs de l’aube.
Aujourd’hui, c’est vraiment à travers cette couleur que j’appréhende le rose. Je l’utilise notamment dans mes ciels pour les illuminer. Ça, c’est assez nouveau dans mon travail : avant, je ne faisais pas entrer le rose de cette manière dans mes ciels de nuit. Il apparaît souvent comme un rose d’aube ou de crépuscule, en dégradé. Et parfois dans le paysage, sur des éléments où on ne l’attend pas : une route de sable, des rochers… Ça apporte une douceur, une lumière différente, plutôt que de rester dans une couleur plus évidente.
« Je n’utilise jamais de noir »
Alice : Peut-être qu’avant de te parler du rose, j’aurais dû te demander quelle importance la couleur a pour toi.
Tess : Quand j’ai commencé la peinture, mon travail était très monochrome. Je faisais presque uniquement du bleu, majoritairement du bleu foncé. C’était vraiment centré là-dessus.
Je n’utilise jamais de noir. Même pour les zones très sombres, je travaille par mélange : bleu de Prusse, gris de Payne, terre d’ombre naturelle… C’est comme ça que j’arrive à la profondeur.
Et avec le temps et la pratique, parce que ça ne fait pas si longtemps que je peins, j’ai commencé à amener davantage de touches de couleurs différentes. Le bleu reste dominant, surtout parce que je peins beaucoup des ciels de nuit, mais la palette s’est ouverte progressivement.
C’est très spontané sur la toile. J’ai une idée en tête, une image de ce que ça représente, mais je ne fais pas vraiment de croquis préparatoires de couleurs. C’est en fonction de ce que la couleur me donne, de ce qui se passe au moment où je peins.
Le « grimoire » des mélanges
Alice : Comment est-ce que tu t’aides au niveau des couleurs, concrètement ?
Tess : Je travaille avec un manuel de mélange de peinture à l’huile alors que je peins à la gouache, ça me va bien ! C’est hyper élémentaire, mais ça m’aide. Je travaille beaucoup le bleu phtalo et le bleu de Prusse. Et ça m’aide pour savoir, par exemple, comment obtenir certaines couleurs.
Maintenant, je note toutes mes couleurs dans ce cahier. C’est mon livre de recettes, la bible, le grimoire.
Alice : Le grimoire, j’adore !
Tess : À chaque fois, je me dit : « je vais retourner regarder dans mon grimoire », et en fait je préfère faire de nouveaux mélanges. Je laisse la chance à la toile d’avoir son propre « truc ». Parce que tu peux vite tomber dans la facilité : refaire tout le temps la même chose.

Le rose : perception et évolution
Alice : Au-delà de la peinture, est-ce que le rose représente quelque chose pour toi ? Est-ce que c’est une couleur liée à une période de ta vie ?
Tess : C’est marrant parce que j’ai l’impression que les gens n’ont pas la même perception du rose que moi. On m’offre souvent des choses roses, comme si c’était « ma » couleur. Mais il y a rose et rose.
À Londres, par exemple, le rose était présent dans mon travail. J’avais fait une grande installation au Royal College : tout était rose. C’était une chambre psychédélique. Le sujet était l’invasion de l’espace public dans la sphère privée, la surinformation, l’overdose… J’avais choisi le rose justement pour créer un contraste, quelque chose de plus boudoir, plus décoratif, presque trompeur, alors que le fond était totalement anxiogène.
Aujourd’hui, si tu me remets ça sous les yeux, ça m’angoisse un peu. C’est fou comme on évolue.
Je pense que mon rapport au rose a changé avec le temps. On a tellement de saturation dans la tête qu’on a envie de quelque chose épuré. Là où j’aimais les motifs, l’intensité, il est devenu plus refuge, plus doux, associé aux rêves « lucid dream » ! Aujourd’hui, c’est plus ancré, plus terrestre. Ce doit être mon rapport à la réalité qui a changé. Je me rends compte aussi que je peins moins des paysages extérieurs que des paysages mentaux. Les couleurs ne sont pas celles de la réalité parce que je cherche davantage à traduire des états d’âme que des lieux précis. Ce sont des paysages intérieurs. C’est peut-être pour cela que le rose apparaît : pour signifier la douceur, la sérénité, ou une forme d’apaisement.

Le rose au quotidien

Alice : Est-ce qu’il y a un objet du quotidien rose que tu ne quittes pas ?
Tess : On peut regarder dans mon sac… Il y a ma combinaison de peinture, souvent rose. Peut-être du rouge à lèvres. Et j’ai toujours mon quartz rose. Une pierre de lune aussi.
Alice : Les pierres, tu les choisis pour leur signification ou pour autre chose ?
Tess : Je ne connais pas forcément tout en détails, mais j’aime leurs noms. Quartz rose, pierre de lune, aigue marine… Ça me fait voyager.
Et puis il y a aussi ce qu’elle sont censées apporter. Le quartz rose, on dit que c’est la pierre de l’apaisement, de l’amour, de la douceur. La pierre de lune, c’est plus lié à l’intuition, aux cycles, à quelque chose de très féminin. J’aime bien cette idée-là, même si je ne suis pas experte. Ce qui me touche surtout, c’est que ces pierres, comme les roses que j’utilise en peinture, traduisent des sentiments. Elles permettent de poser des émotions à travers une couleur donnée à voir.
C’est un peu comme avec les pigments. Parfois, j’achète une couleur pour son grains, mais aussi pour son nom… J’ai découvert une marque, Old Holland, avec des noms incroyables, bleu de colibri, rouge de Venise… je peux passer deux heures dans un magasin juste à regarder les tubes et à voyager avec leurs noms.
Alice : Comment est-ce que le rose te fait sentir dans ta créativité et ton imagination ?
Tess : Il me fait me sentir bien quand c’est réussi, et mal quand ce n’est pas réussi. Et c’est vrai que le rose arrive souvent soit tout au début, quand je fais des fonds, soit à la fin. C’est soit le début, soit la fin. Donc, je pense que le rose est plus important dans mon travail que je le crois.
Actualités
Alice : Pour finir, tu reviens tout juste de Miami avec une exposition et beaucoup de nouvelles oeuvres. Qu’est-ce que cette série représente pour toi, qu’est-ce qui arrive pour 2026.
Tess : Miami a marqué un tournant. Cette série affirme plus clairement mon langage. J’y ai poussé la couleur, la matière et la tension avec plus de précision et moins de retenue. C’est un travail plus direct, plus construit, qui assume pleinement sa présence.
Pour 2026, l’objectif est clair. Développer des formats plus ambitieux, renforcer ma présence à l’international et consolider les collaborations avec les nouvelles galeries, tout en restant pleinement maître de ma production. Continuer à chercher le bon équilibre entre le temps de l’atelier et la vie de famille, et surtout poursuivre l’expérimentation, inventer de nouvelles histoires, ouvrir d’autres territoires sans perdre l’essentiel.
En quittant l’atelier, je comprends que rien n’est vraiment figé.
Derrière la liberté de son geste, il y a des essais, des superpositions, des hésitations parfois. Une recherche constante.
La couleur avance, tâtonne, se transforme. Mais son instinct trouve toujours sa place.
Le rose, au milieu de ces bleus profonds et de ces paysages nocturnes, n’est pas une fantaisie.
C’est un point d’équilibre.
Alice.
Pour retrouver l’actualité de Tess Dumon :